Vivre la complexité. En cheminant avec Edgar Morin
Le regard d'Edgar Morin, mon ami, mon "frère en Héraclite".
Résumé
Les humains n'aiment pas la simplicité. Elle les irrite. Probablement parce qu'ils sont incapables de l'atteindre. Alors, ils inventent la complication et ils se compliquent la vie qu'ils encombrent de tous les inutiles, de tous les futiles.
C'est probablement cette propension à la complication qui est l'apanage de la modernité. Contre elle monte une nouvelle propension inédite : l'absolue simplicité dans l'intégrale complexité.
Assumer -et magnifier- intégralement la complexité du réel dans la simplicité de l'acte.
La Vie : si complexe et si simple à la fois.
C'est Edgar Morin qui posa naguère la question : "Quelle différence y a-t-il entre un système complexe et un système compliqué?" La question est infiniment moins anodine qu'il n'y paraît. Il disait : "Le propre de la théorie n'est pas de réduire le complexe au simple, mais de traduire le complexe en théorie. La simplification fabrique le simplifié et croit trouver le simple".
D'abord, elle permet de faire une distinction nette et franche entre les problématiques ardues mais réductibles à leurs composants (c'est le compliqué) et les problématiques pas forcément ardues, mais jamais réductibles à leurs composants (c'est le complexe). Une chose compliquée n'est jamais complexe, mais une chose complexe, au contraire, peut très bien, en définitive, être très simple.
PREFACE D'EDGAR MORIN (1-12-2022)
Je remercie Marc Halèvy de sa lecture et de son travail, je tiens à souligner nos accords profonds ainsi qu’un profond désaccord.
Nous sommes l’un et l’autre fils d’Héraclite premier et rare penseur européen à avoir perçu la complémentarité des contraires. "Concorde et discorde sont père et mère de toutes choses". "Vivre de mort, mourir de vie".
Nous nous sommes nourris des fondateurs de la connaissance et de la pensée complexe, lui surtout de Prigogine, moi surtout de von Foerster tout en ayant subi également l’influence de Prigogine.
La notion d’émergence, qualité qui nait des interactions organisatrices et constitue les caractères originaux essentiels de l’organisé,
est centrale dans notre conception du monde, de la vie, de l’humain.
Ainsi nous considérons l’un et l’autre que temps et espace sont des qualités émergentes propres à notre univers et n’ayant aucune réalité en soi hors de cet univers si ce n’est dans d’éventuels autres univers. Nous considérons que l’organisation vivante, pour moi auto-éco-géno-phéno-ré-organisation, produit cette émergence qu’on appelle Vie c’est-à-dire cette capacité de s’auto-reproduire, de s’autoréparer, cette capacité de se nourrir pour compenser les dégradations d’énergie dues à son activité, de connaitre intérieurement son organisme et extérieurement son environnement.
Pour ma part, à la différence de Marc, je nomme créativité (sans aucune référence au créationnisme) la capacité du vivant de créer feuilles à chlorophylle, puis fleurs dans le monde végétal, pattes, ailes, nageoires, organismes complexes dans le monde animal. Et chacune de ces créations est de caractère émergeant.
D’un point de vue héraclitéen, je tire toutes les conséquences de la révolution cognitive microphysique qui voit dans le corpuscule à la fois une particule et une onde. Niels Bohr a montré que ce paradoxe est non seulement indépassable, mais est aussi généralisable dans notre univers biologique et physique et peut être formulé ainsi : tout ce qui est séparé est inséparable, tout ce qui est inséparable peut être séparé. Ainsi je suis un individu séparé des autres mais inséparable de ma généalogie inscrite dans mon ADN, de ma famille, de ma société. Sa culture est en moi comme je suis en elle. Mon langage se fait dans son langage.
Tout en étant un individu humain, je suis un primate, un mammifère, un vertébré, un animal et mes cellules sont issues d’une infinie reproduction à partir de la première cellule vivante.
Ainsi je suis un vivant séparé et inséparable.
Comme mes cellules sont faites de molécules, elles-mêmes faites d’atomes faits de particules, je porte en moi l’histoire physique du cosmos dont je suis à la fois inséparé et séparé.
Enfin le cosmos est un tout inséparable fait lui-même de galaxies, étoiles, trous noirs ou autres objets extrêmement séparés les uns des autres.
Ici arrive un désaccord avec Marc sur le hasard, qui, pour lui, n’a guère de sens. J’adhère à la définition du mathématicien Chaitin pour qui le hasard est une incompressibilité algorithmique. Il ne semble obéir à aucune loi ni règle. Mais, nous dit Chaitin, nous ne pouvons savoir si ce qui est hasard obéit à une règle souterraine. Je partage cette conception et je pense que la naissance de la vie a dû être un événement exceptionnel sur terre car tous les vivants ont le même code génétique et nous ne pouvons discerner aucun autre signe de vie dans le cosmos. N’y a-t-il pas eu hasard dans la rencontre improbable des molécules diverses dont l’association a produit l’auto-organisation proprement vivante ?
Enfin je vais évoquer le seul désaccord profond, encore que je n’aie pas un avis contraire au sien, mais que je reste dans l’inconnu et, plus profondément, dans ce que j’appelle de façon quasi mystique le Mystère.
Marc croit en une intention dans la formation du cosmos, puis dans l’élévation de la matière physique à la vie, puis dans l’évolution
biologique aboutissant actuellement à homo dit sapiens que je nomme en héraclitéen sapiens-démens.
Alors comment se fait-il que la vie soit peut-être unique dans l’univers ou, du moins, extrêmement rare ? Comment se fait-il que l’humain soit le seul être doué d’esprit parmi la myriade des vivants ? L’évolution semble beaucoup plus buissonnante qu’orientée par une Intention.
Bien que le Mystère du monde soit en nous, nous sommes condamnés à l’ignorer, il dépasse les capacités de notre entendement, de notre logique et de notre raison. Il est effrayant et attrayant. Il porte en lui une poésie indicible et un inconnu indéchiffrable
EM